BONA SAWA

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Le Général et les coups d'Etat

 

EN PHOTO, LE GENERAL BENAE MPEKE: LA FORCE DANS LE CALME

Une vie de militaire
Le Général et les coups d'Etat
Melvin AKAM


6 avril 84, villes mortes, conférence nationale souveraine, présidentielle d'octobre 1992. Pierre Semengue explique comment l'armée a sauvé le pouvoir de Paul Biya.

 Si le livre-entretien entre Charles Ateba Eyene et le Général Pierre Semengue a finalement un intérêt, celui-ci réside dans l'éclairage nouveau qu'il apporte dans la relation de grande complicité entre l'armée et le pouvoir politique au Cameroun. L'opinion se demandait jusque-là qui, entre les deux, est l'otage de l'autre. La narration des événements du 6 avril 1984 par le Général Pierre Semengue laisse clairement voir que rien, ni personne, n'aurait pu empêcher l'armée de prendre le pouvoir politique en 1984. Mais elle avait choisi de remettre Paul Biya en selle.

Le 6 avril 1984, le nouveau régime ne tient plus qu'à un fil. Le Secrétaire-général de la présidence de la République, Joseph Zambo, le directeur de la sécurité présidentielle, René-Claude Meka, le délégué général à la sûreté nationale, Mbarga Nguelé, ainsi que Motaze, l'aide de camp du président, sont tombés entre les mains des mutins. Le président Biya a lui-même trouvé refuge dans un bunker où l'ont conduit 7 éléments de sa garde emmenés par le futur général Ivo Desancio Yenwo. Le pouvoir est dans la rue. Il se joue à l'arme lourde entre mutins et forces loyalistes.

Forces loyalistes? En somme une poignée d'officiers sans moyens, organisés autour de Pierre Semengue, pour rétablir l'ordre républicain. Le colonel Samobo ira reprendre le quartier général et la maison de la radio. Le colonel Ebogo Titus libérera l'aéroport. Le colonel Benae Mpecke sauvera le Palais de l'unité. Le colonel Mambou Deffo contrôlera les communications à partir de Zamengoué. Le Général Tataw James administrera l'Etat-major de crise et le colonel Philippe Mpaye qui fera convoyer des chars par train à partir de Douala, viendra soutenir la troupe.

Certains le font par devoir, d'autres par conviction, à l'instar du colonel à la retraite Edouard Etondè Ekoto qui abandonnera sa retraite pour aller prêter main forte à l'Etat-major de crise. Le résultat est là: Paul Biya est rétabli dans ses fonctions. "Le dimanche 08 avril, je suis allé à la résidence du Chef de l'Etat en tenue de combat et armé de mon PM. Tout le monde s'imaginait que je venais prendre le pouvoir politique et était inquiet. C'est lorsque j'ai remis le PM aux gardes, que l'inquiétude s'est estompée. J'ai vu le Président de la République; je lui ai dit que tout était terminé et qu'il pouvait assumer valablement sa haute mission; il m'a remercié et à travers moi, toute l'armée camerounaise", révèle le Général Semengue.

Paul Biya sait donc ce qu'il doit à son armée. Se sent-il redevable? On ne peut s'empêcher de remarquer qu'il a créé 24 généraux en 20 ans, soit pratiquement un nouveau général nommé chaque année, alors que le président Ahidjo n'en avait créé qu'un seul. La plupart des héros du 6 avril doivent peut-être à cet épisode leur galon de général; d'autres, le fait qu'ils n'aillent pas en retraite, bien qu'atteints par la limite d'âge; d'autres encore, une certaine "intouchabilité".

Le 6 avril 1984 a en tout cas donné une autre importance à l'armée camerounaise. L'armée n'a pas pris le pouvoir, elle tient le pouvoir. "L'armée est faite pour défendre le pays et non pour prendre le pouvoir, sauf cas exceptionnel quand rien ne va plus", théorise Pierre Semengue. Mais, qui apprécie ce "cas exceptionnel quand rien ne va plus"? L'armée, bien sûr, en fonction de ses propres critères. Ainsi, lorsqu'en 1991, les Camerounais descendent dans la rue pour revendiquer l'organisation d'une conférence nationale souveraine, les généraux assimilent cette demande à un coup d'Etat civil et menacent. "Je vous l'avoue aujourd'hui, si la conférence nationale s'était effectivement tenue, l'armée aurait fait un coup d'Etat; que voulez-vous? C'est coup d'Etat pour coup d'Etat. Je l'ai fait comprendre à tous en d'autres temps", martèle le Général Semengue dans le livre. Et de poursuivre: "L'Armée a la force des armes, qui aurait pu s'opposer à sa prise de pouvoir? Heureusement que le président de la République a tranché le problème en déclarant "Sans Objet" la Conférence Nationale Souveraine".

Pierre Semengue va même plus loin, revendiquant la séquestration en octobre 1992 de John Fru Ndi qui s'attribuait la victoire à la présidentielle de ce mois. "Conscient du fait que si M. Fru Ndi était tué, sa mort serait imputée au pouvoir, ce qui aurait certainement entraîné une guerre civile, j'ai décidé de protéger la concession de M. Fru Ndi en y mettant un peloton de Gendarmerie (…) Je l'ai fait bien avant l'instauration de l'Etat d'urgence qui n'interviendra que cinq jours plus tard", révèle-t-il.

Cameroun, qui gouverne: l'armée ou le président? Voilà qui va peut-être animer le débat sur le rôle de l'armée en démocratie.

 



26/10/2006
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